Transatlantique

Transatlantique

Jour 1 (11 février)

Distance à parcourir : 2811 milles

Départ midi de Las Palmas. Nous faisons le plein de gasoil et embarquons en supplément 80 litres en jerrycans. Les enfants sont excités comme des puces. J'ai dit au revoir à Darek, de Timaïos, qui semblait tout ému pour nous.

La houle nous cueille dès la sortie du port, le vent est là aussi. On attend d'avoir passé les cargos au mouillage avant d'établir toute la voile. Nous croisons un bateau familier : c'est Marco Polo, rencontré à Agadir. Mais nos appels VHF restent sans réponse... rendez-vous de l'autre côté !

Rapidement, on affale la GV et on avance encore à 7 nœuds sous génois seul. Nous nous méfions des zones d'accélération le long de la côte sud de Gran Canaria. A la nuit, le vent tombe, on enroule le génois et on démarre le moteur tribord, qui donne aussitôt des signes de faiblesses. Ca commence bien...

Lorsque je prends mon quart, vers 23 heures, le vent est revenu, et on peut rétablir le génois. On ne remettra la GV que dans la journée du lendemain.

Jour 2 (12 février)

Position à 12h UTC : 26°30 N, 16°42 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 130 milles

Journée mal de mer. La houle qui nous secoue depuis le départ fait sentir ses effets. Greg y semble insensible. Journée passive, donc. 130 milles au point de midi, cap au 255° sous GV et génois. Quelques poissons volants hier, deux oiseaux aujourd'hui et quatre cargos dans la nuit. Rien autour, sinon, à part le mur formé par la houle.

Jour 3 (13 février)

Position à 12h UTC : 25°30 N, 18°30 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 245 milles

Distance parcourue en 24h : 115 milles

Un peu de répit ! Au 3ème jour, les enfants recommencent à jouer et nous à vivre ! On ressort les livres, on cuisine un peu (des cookies). Pétole aujourd'hui. On fera même un peu de moteur avant la nuit pour avancer un peu. Mer calme jusqu'au soir, puis au moment du coucher une houle courte et désordonnée nous surprend, et va nous secouer toute la nuit...

 




Jour 4 (14 février)

Position à 12h UTC : 24°32 N, 20°17 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 360 milles

Distance parcourue en 24h : 115 milles

Le vent est revenu pendant la nuit. Au matin, on établit la GV, puis une heure après, le vent forcissant, on prend un ris. On le lâche dans l'après-midi. Une heure de moteur, cette fois pour les batteries. Belle vitesse par moment, avec des pointes à 10 nœuds, mais la moyenne est décevante, le vent a trop tardé à venir.

Nous avons instauré une routine à bord, avec les repas à heures régulières, le contrôle du gréement tous les jours, la visite des fonds tous les 3-4 jours et les moteurs qu'on fait tourner alternativement une demi-heure à une heure tous les 3 jours. Pas de mauvaise surprise jusque là, à part les moteurs qui ont quelques ratés.

Jour 5 (15 février)

Position à 12h UTC : 23°34 N, 22°15 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 484 milles

Distance parcourue en 24h : 124 milles

Le rythme des quarts s'installe, et nous apprenons à dormir presque sur commande. Trois heures de vrai sommeil, puis trois heures de quart où on s'autorise à dormir par tranche de 15 minutes, le minuteur de cuisine à portée d'oreille. Il faut dire que cela fait trois jours que nous n'avons pas vu de bateau. Ciel couvert depuis deux jours, mais le vent s'est réchauffé et il semble plus régulier.

Malgré la houle, les enfants sont en forme. Crêpes et maquillage, on commence aussi à cuisiner, ayant épuisé tous les plats préparés à Las Palmas pour les premiers jours de navigation. Il nous reste pas mal de légumes et de produits frais dans le frigo, malheureusement la couverture nuageuse empêche les panneaux solaires de fonctionner à plein, et la plaque de froid du frigo diminue...

Visite des voisins à la fin de la journée : une quinzaine de dauphins sont venus nous voir et ont joué un moment devant l'étrave. Les enfants se sont précipités sur le trampoline avec nous pour les admirer. Ils étaient différents des dauphins de méditerranée, gris avec des tâches blanches. La nuit tombant, nous avons dû à regret regagner le cockpit.


Jour 6 (16 février)

Position à 12h UTC : 21°40 N, 23°11 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 621 milles

Distance parcourue en 24h : 137 milles

Nuit agitée à cause de la mer croisée. Les vagues nous rattrapent et tapent sous la nacelle, dans un bruit d'explosion. Un long bord vers le sud cette nuit, sous génois seul, avant de retirer un bord SW avec toute la toile dans la journée. La vitesse permet de moins ressentir les secousses. Dans la journée les nuages se dispersent et nous rechargeons enfin les batteries. La mer est encore trop forte pour faire réellement l'école, mais les enfants découvrent les fiches des incollables.

Hier, nous avons créé un calendrier de la transat, ce qui permet aux enfants de mieux se représenter la durée, ils en avaient bien besoin...

Jour 7 (17 février)

Position à 12h UTC : 20°12 N, 24°42 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 758 milles

Distance parcourue en 24h : 137 milles

Distance restante : 2102 milles

Les nuits se suivent et se ressemblent : mer croisée, claquement des vagues. J'ai eu beaucoup de mal à dormir, et cela se paye le lendemain : la houle me rend à nouveau vaseuse... En milieu de matinée, la couche nuageuse se disperse, et nous profitons enfin du soleil.

Pendant un moment, nous prenons presque la décision de mettre le cap sur Mindelo au Cap Vert. Escale technique, le temps de recharger les batteries, puisque l'absence de soleil suffisant pour les recharger se prolonge, et surtout le temps d'attendre le retour des alizés. En effet, les gribs chargés ce matin ne sont pas très encourageants : moins de 15 nœuds de vent sur notre zone pendant plusieurs jours. D'autres arguments viennent s'ajouter, dont les bruits suspects du pilote, les faiblesses des deux moteurs.

Oui, mais voilà, nous ne savons pas ce que nous pouvons rencontrer à Mindelo, et la perspective d'y arriver sans moteur ne nous plaît pas trop... Le soleil devrait revenir la semaine prochaine, toujours d'après les gribs, quant au pilote... nous croisons les doigts et poursuivons vers la Martinique.

Les enfants ont une capacité d'adaptation étonnante : non seulement ils ne semblent pas gênés par les bruits et les mouvements du bateau, mais en plus ils passent les journées à enchaîner les jeux sans s'ennuyer et sans paraître manquer d'espace ou souffrir de l'isolement.

Nous ne sommes pas encore tout à fait seuls, trois cargos dans la nuit et à nouveau des oiseaux. Nous sommes à 150 milles du Cap Vert. 132 milles parcourus au point de midi, nous avons parcouru le premier tiers...

Jour 8 (18 février)

Position à 12h UTC : 18°31 N, 26°17 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 894 milles

Distance parcourue en 24h : 138 milles

Distance restante : 2008 milles

Une journée de plus à guetter le soleil jusqu'en milieu de journée. Quand la couche nuageuse se disperse, on sent que l'on est allés au sud. 24° dans le cockpit la journée malgré le vent, des quarts de nuit qui se font pieds nus et sans veste de quart.

137 milles parcourus au point de midi, notre record n'est pas battu mais seulement égalé. On est loin des 8 nœuds de moyenne que nous espérions. De plus, la distance parcourue ne nous rapproche pas toujours d'autant du point d'arrivée, puisque nous ne faisons pas une route directe. Seulement 94 milles vers la Martinique en 24h.

Nous arrivons au bout des légumes, et le frigo est coupé depuis hier pour ménager les batteries. Orgie de charcuterie donc depuis deux jours pour éviter de jeter, et les enfants vont devoir se passer de yaourts plus longtemps que prévu. Heureusement, il reste deux boîtes de vache qui rit...

Je pensais m'habituer au bout d'un certain temps à être entourée d'eau, de vagues, de mouvements, mais c'est un spectacle toujours aussi impressionnant depuis une semaine, surtout la nuit, et même encore un peu effrayant. La lune est cachée par les nuages mais sa lumière diffuse éclaire les crêtes des vagues. Vues du carré, elles semblent parfois plus hautes que le bateau, et certaines en se brisant dessous font un bruit de tonnerre.

Aujourd'hui, nous avons pour la première fois fait véritablement l'école. La journée est sinon passive, nous lisons beaucoup, regardons la mer et le ciel. Les rythmes se sont installés, décalés d'une heure depuis hier (nous sommes passés à bord en UTC-1) avec quelques incontournables : la météo sur RFI, le point, le créneau du téléphone satellite et le coucher des enfants.

Jour 9 (19 février)

Position à 12h UTC : 17°41 N, 28°22 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 1032 milles

Distance parcourue en 24h : 138 milles

Distance restante : 1897 milles

Toujours cette couverture nuageuse. Le soleil parvient à percer vers 10h, par intermittence, et les panneaux solaires sont à l'ombre de la GV en milieu d'après-midi. Le bilan électrique est donc négatif, malgré le frigo coupé. Seuls fonctionnent sur les batteries le pilote et la centrale de navigation, la nuit les feux et quelques heures par jour l'ordinateur pour suivre notre progression en plus de la carte papier. Trois heures de moteur aujourd'hui pour avoir un niveau de batterie correct avant la nuit. Le moteur tribord va mieux, mais le bâbord montre toujours des signes de faiblesses à partir de la demi-heure.

Petit rappel à l'ordre dans la matinée : alors que notre vigilance s'endormait, Matthieu s'écrit : « Bateau à l'horizon ! ». Un cargo passait derrière nous, à peut-être 2 ou 3 milles, et nous ne l'avions pas vu arriver...Ce n'est cependant pas ça qui va nous empêcher de nous endormir pendant nos quarts !




Jour 10 (20 février)

Position à 12h UTC : 17°24 N, 30°41 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 1171 milles

Distance parcourue en 24h : 139 milles

Distance restante : 1750 milles

La mer est passée de forte à très forte cette nuit (ce qui correspond à des vagues de 4 à 6 mètres), et on sent bien la différence. Nuit passée sous génois un peu enroulé car dans les surventes le bateau faisait trop de surfs.

Les nuages sont moins épais aujourd'hui, et peut-être allons-nous nous passer du moteur, car les batteries vont mieux. Il n'y a plus rien de frais dans le frigo, il y fait 24°, et nous sommes arrivés au bout de la charcuterie et des yaourts. On attaque maintenant les conserves et tout le non périssable.

Matinée passée à faire l'école, lire pour les parents et jouer pour les enfants, pause météo sur RFI, avec quelques manœuvres de temps en temps (hisser la GV à un ris, empanner, lâcher le ris, empanner,...)

Quelques poissons volants, mais les enfants n'ont pas encore réussi à en voir un. 139 milles au point de midi, mais avec un bon cap, Le Marin est à moins de 1800 milles. Le Cap Vert est maintenant loin derrière nous, et nous devrions avoir parcouru la moitié de la route mercredi.

Jour 11 (21 février)

Position à 12h UTC : 16°52 N, 32°53 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 1313 milles

Distance parcourue en 24h : 142 milles

Distance restante : 1624 milles

147 milles au point de midi et 126 milles en route directe, on se rapproche ! Nous devrions être à mi-chemin dans deux jours, ça se confirme, mais le temps nous paraît long. Une bonne partie de notre temps se passe à lire ou à contempler la mer, activité plutôt passive... Heureusement le soleil est revenu pour de bon, à peine quelques nuages de loin en loin et le bilan électrique est à l'équilibre. Les nuits sont enfin étoilées, avec la Voie Lactée bien visible, et la lune nous accompagne. La température est montée, 27° dans la journée, et les quarts de nuit se font presque en tee-shirt.

Jour 12 (22 février)

Position à 12h UTC : 15°59 N, 34°32 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 1426 milles

Distance parcourue en 24h : 113 milles

Distance restante : 1528 milles

Deux poissons volants sur le bateau ce matin, un autre hier. Un s'est égaré sous la table du cockpit, les deux autres juste à côté d'un hublot ouvert...

Petite traite depuis hier, moins de 100 milles en route directe au point de midi. Il faut dire que le vent est tombé hier soir, nous n'avancions qu'à 4 nœuds cette nuit, dans 10 à 12 nœuds de vent, et nous avons parcouru à peine 50 milles en 13 heures. 18 nœuds de vent par contre au matin, avec toute la toile on avance à 7 nœuds, surfs à 10 dans l'après-midi, avec un bon cap plein ouest. La mer aussi s'est calmée, de très forte elle est revenue à agitée à forte et ne nous ralentit plus.

Un peu de lessive pour fêter le calme revenu, les enfants font des puzzles et Greg s'est remis à la pêche. D'abord à la ligne de traîne, mais le bas de ligne n'a pas fait long feu, et la planchette japonaise a disparu avec lui, certainement dans le ventre d'un poisson. Il n'en fallait pas plus pour provoquer Greg et lui faire ressortir la canne de traîne et son fameux Titus 50 (le moulinet de compétition). Pour ce midi, c'est thon en boîte, mais nous comptons faire un repas de poisson frais très bientôt.

 Jour 13 (23 février)

Position à 12h UTC : 15°49 N, 36°55 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 1566 milles

Distance parcourue en 24h : 140 milles

Distance restante : 1390 milles

Nous voici en UTC-2 depuis ce matin. Nous avons décrété que nous avions passé le 3ème fuseau horaire et donc retardé les aiguilles de l'horloge de bord d'une heure. Depuis le 1er changement d'horaire, nous avons ajouté un réveil au-dessus de l'horloge du bord, labellisé « UTC », qui nous permet de ne pas rater les rendez-vous de la journée (météo à 11h33 UTC, point à 12h UTC et téléphone à 17h UTC) On se perd vite dans les calculs !

147 milles au point de midi, dont 130 en route directe. Depuis hier, Eol file vers la Martinique à toute vitesse. Ralentissement dans la nuit sous génois seul, avec seulement 60 milles mais en plein vent arrière, ce qui nous place à mi-parcours dans la matinée.

1400 milles parcourus, encore 1400 milles devant nous !

Pas de bateaux depuis 3 jours, et on s'autorise la nuit une veille toutes les 20 minutes. De plus en plus de poissons volants, par moments il suffit d'observer la mer quelques minutes pour en voir plusieurs groupes, et il y en a tous les matins sur le pont du bateau. Bien que nous soyons maintenant à 600 milles de la terre la plus proche (le Cap Vert), on voit encore quelques oiseaux. Mais où dorment-ils ?

Quant aux poissons, pour l'instant ils n'ont rien à craindre de nous. Hier, la belle daurade coryphène, avec sa belle teinte jaune et bleue, n'est restée qu'une minute à bord avant de glisser de la jupe du bateau... On espère qu'au moins elle était toujours vivante... Une grosse prise probablement aujourd'hui, mais nous faisions alors du 9 nœuds, et n'avons pas enroulé le génois pour réduire la vitesse. Le poisson s'est décroché, en nous laissant cette fois la ligne intacte. Saucisson donc aujourd'hui, et poisson peut-être une autre fois...

Jour 14 (24 février)

Position à 12h UTC : 15°40 N, 39°25 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 1710 milles

Distance parcourue en 24h : 144 milles

Distance restante : 1247 milles

Notre trace s'allonge sur les différentes cartes. A peine passée la moitié, on s'approche des deux tiers et on commence à décompter les jours et à faire des pronostics sur la date et l'heure d'arrivée. Il faut dire que le temps nous semble long. Il y a les bons moments : les poissons volants, la contemplation de la mer au soleil, les jeux sans cesse renouvelés des enfants, les quelques nuits étoilées, la phosphorescence la nuit dans le sillage. Et puis il y a les moins bons : la houle croisée, les vents variables, les grosses vagues, les nuages, la recherche constante de l'équilibre et l'absence de silence. La nuit dans la couchette tous les sons s'amplifient : tous les objets qui ne sont pas calés tapent et cognent, les cloisons grincent, l'eau siffle et bouillonne le long de la carène, les haubans vibrent, le gréement tape, les poulies grincent, et par-dessus tout ce bruit il y a toujours une vague qui vient cogner sous la nacelle. Eol file sur l'eau, surfe une vague puis ralentit brutalement, freiné par la suivante. Les mouvements sont incessants, les chutes d'objets nombreuses, celles d'enfants aussi. Après 4 mois de navigation, Matthieu et Léa oublient encore de se tenir à chaque instant. Le travail d'équilibre, les bruits et les mouvements du bateau, tout cela est fatigant et on rêve d'un mouillage tranquille et calme, en se promettant de courtes navigations une fois aux Antilles. Heureusement le bateau avance bien, 143 milles encore aujourd'hui en route directe. Le vent a tourné un peu à l'est, nous obligeant à choisir un bord soit trop sud, soit trop nord. Nous n'allons donc plus gagner si facilement nos milles, mais le vent est régulier et pour peu que la mer ne soit pas trop désordonnée, nous avons l'impression d'avancer.

Jour 15 (25 février)

Position à 12h UTC : 15°07 N, 41°39 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 1855 milles

Distance parcourue en 24h : 145 milles

Distance restante : 1117 milles

Au matin la mer s'est calmée. Très peu de nuages, c'est la journée la plus ensoleillée depuis le départ. La plus rapide aussi : 148 milles au point de midi, mais seulement 130 en route directe. Si tout va bien, il ne nous restera que 1000 milles à parcourir au point de demain. 1000 milles ! Dans Le Petit Prince, le narrateur désespère d'être à 1000 milles de toute terre habitée, et nous, nous attendons ce cap avec impatience !

La mer étant plus calme, les enfants en profitent pour faire de la peinture. Matthieu découvre aussi le mille bornes et gagne ses trois premières parties. Nous faisons tourner un moteur 30 minutes, pour ne pas risquer de vider les batteries moteur en utilisant les toilettes, qui sont branchées dessus. Avec le soleil que nous avons aujourd'hui et les jours précédents, le niveau des batteries de servitude est bien remonté et nous accordons pour la première fois trente minutes de film aux enfants en fin d'après-midi. A part le pilote et les instruments, l'ordi pour les points ainsi que quelques lumières le soir, nous ne consommons rien, et pourtant c'est chaque jour un fragile équilibre pour avoir suffisamment d'électricité. Nous ne pouvons charger que quelques heures par jour à cause de l'orientation des panneaux, qui sont rapidement à l'ombre de la bôme. Il suffit de quelques nuages pour que ça ne soit pas suffisant. Il faudra penser à un système complémentaire si l'on veut avoir l'esprit tranquille. Le pilote et les instruments déchargent environ 2,5A, 24h/24, le frigo nécessitait 10A, à raison d'une demi-heure 7 à 8 fois par jour... il représentait donc plus de la moitié de notre consommation.

Avec le coucher du soleil, le vent est complètement tombé, en avance sur les prévisions des gribs. Nous n'avançons plus qu'à 0,5 à 1 nœud, la moyenne va être catastrophique demain. Espérons que cela ne dure pas, car cela recule d'autant notre ETA...

Jour 16 (26 février)

Position à 12h UTC : 14°56 N, 43°06 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 1947 milles

Distance parcourue en 24h : 92 milles

Distance restante : 1033 milles

El viento viene, el viento se va... La journée a commencé dans la pétole complète. Au lever du jour, nous avons enroulé le génois et nous nous sommes laissés dériver. Baromètre en baisse mais grand ciel bleu, pas un nuage, mer belle, tout juste la grande respiration de la houle et Eol qui flotte dessus comme un bouchon...

Dans l'après-midi, nous avons sorti les pistolets à eau, seaux, bassines, et les enfants ont joué à s'arroser sur le trampoline, au milieu de l'océan. Greg est monté au mât pour inspecter le gréement, balloté par la houle, avant de faire un plongeon dans l'Atlantique, rapidement, avec des coups d'œil derrière et l'échelle à portée de main.

Et puis, en fin de journée, les nuages se sont accumulés, et le vent est revenu avec la hausse du baromètre...

Un grain, avec un vent à 25 nœuds, puis 10 à 15 nœuds plus régulièrement. Peut-on encore se fier aux gribs ?? Il semble qu'il y ait une dépression au nord-est de la zone, et nous devons être juste à l'extérieur, expliquant le calme plat, la rotation de la houle et le retour du vent. A suivre... en attendant, nous avons parcouru 84 milles dans les dernières 24 heures sur la route directe, et le point des mille milles est toujours devant nous...

Jour 17 (27 février)

Position à 12h UTC : 14°08 N, 44°06 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 2023 milles

Distance parcourue en 24h : 76 milles

Distance restante : 977 milles

Du près ! Le vent a tourné NNW, donc nous filons plein ouest, entre le près bon plein et le travers, loin des allures portantes auxquelles nous étions habitués. Retour donc des premiers symptômes du mal de mer, somnolence et début de nausée à l'intérieur du bateau. Les enfants ne se rendent compte de rien et reconstruisent obstinément leurs tours en kapla et leurs vaisseaux en légo entre deux vagues destructrices.

Tout est plus compliqué dans ces allures : faire la vaisselle devient acrobatique, avec l'eau qui refuse de rester dans l'évier. Faire à manger aussi, quand ce n'est pas la nourriture qui sort de la poêle, c'est la poêle elle-même qui ne reste pas sur le brûleur...

56 milles vers le Marin au point de midi, ce qui veut dire que nous avons perdu 24h en deux jours. Les 7,5 nœuds de moyenne de cette après-midi devraient nous permettre une bonne journée demain, on verra ensuite si les calmes annoncés pour les jours à venir se vérifient. Dans une semaine, on arrive !

Jour 18 (28 février)

Position à 12h UTC : 14°04 N, 46°27 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 2161 milles

Distance parcourue en 24h : 138 milles

Distance restante : 840 milles

Les enfants sont étonnants, ils ont une capacité à s'inventer des jeux assez incroyable. Depuis maintenant plus de deux semaines, ils ont investi le carré comme une salle de jeux, alternant parfois avec leur cabine, déplaçant des caisses de jouet, construisant des cabanes. Ils réclament peu pour sortir du cockpit, regardent peu la mer, et n'ont pas encore vu un poisson volant vivant, seulement ceux qui ont sauté dans le bateau. Ils pourraient être au port, à part le mouvement du bateau.

Quant à nous, nous sommes contents de revenir à des allures portantes, plus confortables que le près bon plein ou même le travers que nous avons subis hier, même si la vitesse laisse à désirer.

Jour 19 (1er mars)

Position à 12h UTC : 14°02 N, 48°28 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 2279 milles

Distance parcourue en 24h : 118 milles

Distance restante : 723 milles

Nous pensions laisser la GV cette nuit, mais le manque de vent nous a contraint à l'affaler en début de nuit pour soulager le gréement qui claquait à chaque vague, secouant le bateau. Peu de milles parcourus pendant la nuit, donc un point à midi moins encourageant que prévu : 118 milles là où nous en espérions 135. Après-midi à petite vitesse aussi, et cette fois, le vent repart dans la soirée et semble constant. Les gribs annoncent des vents modérés jusqu'à demain, nous pourrons donc dès mercredi calculer plus précisément notre ETA et éviter une arrivée de nuit. L'impatience grandit !

Jour 20 (2 mars)

Position à 12h UTC : 14°39 N, 50°44 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 2418 milles

Distance parcourue en 24h : 139 milles

Distance restante : 590 milles

Mer croisée ce matin au réveil. Nous avons passé la nuit avec la GV, mais n'avançons pas autant que nous le voudrions. Le vent est faible, et par moment inexistant, puis nous refaisons des pointes à 8 nœuds, mais qui ne durent pas.

Depuis 3 jours, les enfants ont adopté les maillots de bain. Ils se changent 3 à 4 fois par jour, alternant déguisements et vêtements.

Cet après-midi, Léa a vu des dauphins. Trois à quatre d'entre eux ont longé le bateau et sont passés devant l'étrave avant de disparaître.

Nous avons renouvelé l'expérience des « petites camicots », recette de gâteaux inventée par Léa, avec proportions « au pif ». Résultat moyen mais comestible.




Jour 21 (3 mars)

Position à 12h UTC : 15°04 N, 52°46 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 2544 milles

Distance parcourue en 24h : 126 milles

Distance restante : 474 milles

Calme, calme, calme. Depuis plusieurs jours, le vent semble nous avoir oubliés. J'ai relu Bombard, et lui aussi a eu cette période sans vent, alors qu'il se croyait tout proche du but. Au moins, nous avons une position exacte, et de l'eau et de la nourriture variée encore en quantité !

Lorsqu'on manque de vitesse, le bateau devient vite inconfortable, subissant tous les mouvements de la houle. Nous avons cependant réussi à faire l'école, des maths essentiellement, difficile de faire du graphisme dans ces conditions, et même pour la lecture, il faudrait pouvoir se concentrer davantage ! Les enfants réclament aussi des comptines et des poèmes. Une de leurs activités préférées est d'écouter de la musique au casque, Matthieu sur son lecteur CD et Léa, plus moderne, sur le lecteur MP3 que le Père Noël lui a apporté cette année. Cela donne des refrains à tue-tête, du Petit Matelot à Loup-y-es-tu, en passant par tout le répertoire d'Henri Dès...

Entre deux constructions légo, les enfants nous réclament des parties de cartes, valet de pique, bataille ou mille bornes, nous n'avons jamais autant joué !

A la nuit tombée, nous avons vu de gros nuages se former. Sous génois seul, Eol a commencé à prendre de la vitesse. Lorsqu'il a dépassé les 9 nœuds, nous avons commencé à réduire. Plus de 30 nœuds de vent dans les grains qui se sont enchaînés toute la nuit, avec une pluie battante, à l'horizontale, qui est entrée jusque dans le carré... vite, on ressort les vestes de quart !

Jour 22 (4 mars)

Position à 12h UTC : 14°22 N, 54°32 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 2663 milles

Distance parcourue en 24h : 119 milles

Distance restante : 369 milles

Horizon pas net, reste à la buvette... sauf que dans notre cas, la buvette la plus proche est à un peu moins de 400 milles. Heureusement, dans la matinée, les nuages gris et bas nous ont enfin dépassés, et laissent le ciel dégagé au-dessus de nous.

Journée passée à essayer de récupérer le sommeil manquant suite à cette nuit agitée. Les enfants ont pour consigne de ne pas nous déranger, et le minuteur est en place pour qu'on assurer une veille minimum.

Avec la chute de la moyenne journalière, notre ETA recule sans cesse. Nous refaisons à chaque fois les calculs pour essayer de déterminer notre date d'arrivée, mais aussi l'heure pour essayer de ne pas arriver de nuit dans le Cul-de-sac du Marin, qui peut être traître. Ce sera sans doute dans la journée de lundi si la vitesse ne diminue pas encore.

La journée passe vite, à lire essentiellement. Nous aurons lu énormément en trois semaines. En fin d'après-midi, nous regardons un film avec les enfants, on pourrait se croire à terre.

La nuit, le ciel reste dégagé, le vent est régulier et sous les étoiles les bruits redeviennent rassurants : le glissement de l'eau sur la carène, le cliquetis du mousqueton de la longe lorsqu'on s'attache à la ligne de vie pour faire un tour d'horizon, et le froufrou des vagues qui galopent derrière Eol et déferlent avant de le rattraper.

Jour 23 (5 mars)

Position à 12h UTC : 13°49 N, 56°45 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 2800 milles

Distance parcourue en 24h : 137 milles

Distance restante : 244 milles

Nous avons bien avancé toute la nuit et la matinée, et les calculs les plus pessimistes nous font encore arriver lundi avant la nuit. Au pire, il fera assez clair pour prendre un mouillage à Ste-Anne, au mieux, nous aurons le temps d'atteindre Le Marin.

Les to-do-lists à l'arrivée sont prêtes, entre les courses, la remise au propre du bateau (et de l'équipage...), et les menus travaux. Nous savons aussi ce que chacun d'entre nous veut faire en arrivant : plage, ti-punch et accras de morue selon les goûts.

Il nous reste encore beaucoup de provisions, assez pour refaire une transat si on se contente de produits secs. Nous sommes arrivés à bout des 8 kgs de légumes divers (haricots, carottes, courgettes, poivrons,..), des 3kgs de tomates, des 9 kgs de pommes de terre et des 48 œufs. Il nous reste quelques oignons sur les 7 kgs embarqués, ainsi que quelques citrons. Et finalement nous avions tout juste assez de chocolat... Ce qui nous manque aujourd'hui, ce sont des crudités, les charmes des couscous, paellas, et autres raviolis en boîte passent vite...

Jour 24 (6 mars)

Position à 12h UTC : 13°55 N, 58°46 W

Distance parcourue depuis Las Palmas : 2932milles

Distance parcourue en 24h : 132 milles

Distance restante : 127 milles

Dernière nuit en navigation. Toute la journée, nous avons regardé la distance diminuer sur l'écran de l'ordinateur, refaisant sans cesse les calculs à chaque accélération ou ralentissement.

Ce soir, la Martinique est à moins de 60 milles, et déjà on voit à l'horizon la lueur d'une agglomération. Dans la nuit, Eol est entouré de trois groupes de lumières : la Martinique, Sainte Lucie et la Barbade et nous attendons avec impatience le moment où l'un de nous pourra crier « Terre à l'horizon ! » demain matin.

Mer peu agitée à agitée toute la journée, avec 10 à 15 nœuds de vent, nous avançons régulièrement sans battre de record. Finalement, sur toute la transat, nous n'aurons pas beaucoup vu les alizés...

L'eau a changé de couleur, elle est moins bleue, plus terne, mais toujours aussi chaude : 26° au thermomètre. Et il fait chaud aussi dans le bateau depuis quelques jours, chaud du matin au soir (27°) malgré tous les courants d'air que nous faisons. Vivement la baignade !

Jour 25 (7 mars)

Au petit matin, Matthieu se lève en disant « des lumières, des lumières à l'horizon ! ». La Martinique est bien visible, on distingue plusieurs sommets et le Rocher du Diamant se détache de la côte. Sainte-Lucie est également visible. Dans quelques heures nous serons arrivés.

A 9h30, après peut-être la plus belle nav depuis le départ, nous finissons notre approche au près à 8 noeuds, avant d'affaler et de remonter le cul-de-sac du Marin au moteur. Après quelques heures d'attente au mouillage devant la marina faute de place, nous pouvons enfin nous amarrer à un ponton.

24 jours pour transater, nous espérions arriver plus tôt, et avoir des conditions de vent plus régulières, mais après tout, nous n'avons pas rencontré de difficultés, une nuit sous grains seulement, les moteurs ne nous ont pas lâchés à l'entrée de la marina comme ils auraient pu le faire, et le pilote a tenu tout le long malgré nos craintes. Nous sommes contents d'être arrivés !

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